EN ARLES, 40 ANS DE RENCONTRES, 40 ANS DE RUPTURES jusqu'au 13 septembre

Cette année encore, pour la quarantième fois (Tout ceci ne nous rajeunit pas. Quoique…), Arles est la capitale de la photographie. La ville musée regorge de personnages, appareil(s) en bandoulière, qui traquent l’instantané insolite et la photo souvenir. Tout moi. Plaisanterie mise à part, jusqu’au 13 septembre, c’est l’occasion ou jamais si vous êtes dans le coin (et même si vous ne l’êtes pas, faites un effort, que diable !), de perfectionner votre savoir faire photographique et de vous inspirer des grands maîtres. Comme Willy Ronis, dont on ne parle jamais, mais qui est l’égal des Doisneau, Brassaï, Izis ou Cartier Bresson. Un homme qui publie un livre co signé par Pierre Mac Orlan (en 54) ne devrait pas laisser insensible. A 99 ans, le jeune homme se porte bien. L’expo est superbe, dans l’église Sainte-Anne, place de la République. Des souvenirs et une vision curieuse et sensuelle du monde qui tranche singulièrement avec nombre de jeunes photographes.
Ronis n’est pas le seul à honorer de sa présence artistique les rencontres d’Arles. 40 ans de rencontres, 40 ans de ruptures, dit l’affiche. Moui. Si tant est que la rupture ne soit pas dans la vie même que nous menons. 40 ans de témoignages et 40 ans d’art sous toutes ses formes – un régal – notamment avec les expos de Robert Delpire et de ses copains (Église des Trinitaires, Espace Van Gogh et Chapelle Saint Martin du Méjan). On n’ose plus parler de relations. Enfin un homme qui n’oublie pas. Et quels souvenirs ! D’André François – pur bonheur – à Depardon ou Michael Ackerman, c’est un vrai voyage dans le temps et notre mémoire. Cartier Bresson, Sarah Moon, et Robert Franck avec cette incroyable série sur l’Amérique profonde (Les Américains), la pub, le Nouvel Obs, les jeunes filles Cacharel… merci Monsieur le « passeur d’images » pour tant de chefs d’œuvres inoubliables.
André François, à tout seigneur tout honneur, est probablement l’un des plus grands artistes du XXe siècle. Et comme en 2002, son pavillon, ses œuvres, ses souvenirs, ses documents, sa correspondance sont partis en fumée, il est reparti de plus belle six mois plus tard. Pour nous quitter trois ans après. Cet homme devrait avoir un musée pour lui tout seul. Rien que les titres de ses aquarelles font rêver : le Papillon d’ennui, le Serpent du jeu de pomme, Sachat (en hommage à Guitry, j’imagine), et ce Chat-parque à la tête de cadran, qui tricote les hommes en écharpe.
Au même endroit (l’ancienne chapelle Saint Martin du Méjan, devenue plus tard Coopérative du Syndicat des Éleveurs du Mérinos d’Arles, si, si…), une expo, encore une sur la foule et la solitude. Vaste sujet. Au programme, Gilles Caron, Marc Riboud, Paul Himmel et cette ahurissante photo dans la gare de Grand Central des années 50, William Klein perdu dans le métro parisien, et une hallucinante photo de Roberto Koch prise à la fête de l’Unité en Italie en 1990, avec des centaines de visages sur deux mètres carrés. En réponse, une photo de chien solitaire qui hurle à la mer, prise par Michel Wanden en 91. Les douleurs les plus simples font les photos les plus belles.
Si vous avez l’œil, vous verrez au même endroit tous les photographes de l’Agence Magnum réunis sur le toit du building, à New York. Que du beau linge. Ils y sont tous. A vous de les reconnaître. « Les photographes sont certes de grands solitaires, mais ils ont besoin de se croiser de temps en temps ». C’est Raymond Depardon qui a dit ça. Il savait de quoi il parlait.
Au premier étage du Palais de l’Archevêché, Duane Michael déroule ses fantasmes en images, à mi-chemin entre Warhol et le Surréalisme. C’est drôle souvent, un peu suranné parfois, et utilise beaucoup les surimpressions pour exprimer l’inexprimable. A voir aussi.
Dans le Cloître Sainte-Trophime, Naoya Hatakeyama. La dame à l’entrée m’a précisé en montrant mon appareil : « Pas de photos ! ». Elle avait raison. Rien qui vaille la peine. Ou alors c’est que je ne suis pas sensible aux photos d’immeubles, même au Japon. Il y a les mêmes en face de chez moi. Peut-être bien plus laids encore. Au premier étage, je n’ai pas eu besoin de faire de photos d’ambiance. Elle n’y était pas. La collections de pendus et de brûlés qui dénoncent les exécutions sommaires de Noirs ou d’autres « pas pareils » aux Etats-Unis l’année même de l’élection de Barak Obama, homme de tous les espoirs, n’est certainement pas un hasard. N’empêche. Je préfère Delpire et André François. On va encore me dire que l’art est partout. Mais que voulez-vous, j’ai toujours préféré le Beau aux poubelles de l’Histoire des hommes. Ça n’empêche pas de penser. Au contraire.
Au Parc des Ateliers, dans un décor industriel incroyable sur fond de ciel bleu, les « 40 ans de ruptures » s’en sont données à cœur joie. Youpi. Il faut de tout pour faire un monde. Moi on m’a dit : « des gueules, coco ! ». Comme j’ai toujours eu du mal à prendre l’intimité des gens sous le nez, j’ai fait des ambiances. C’est vous qui voyez.

© texte & photos JF Macaigne